J'appelle ici modernité ce qui érode l'assurance des savoirs d'époque, défait le confort formel et propose moins de sens qu'une inquiétude sur les conditions mêmes de production d'une sens communément partageable.
J'appelle modernes ceux qui vivent toute langue comme étrangère et doivent donc trouver une autre langue — une langue dont la "nouveauté" perturbe le goût dominant et déplace les enjeux de l'effort stylistique.
J'appelle moderne cette passion qui vient mettre sous tension contradictoire, d'un côté la leçon pacifiée des bibliothèques et des musées, de l'autre le troublant tumulte du présent.

Prigent - A quoi bon encore des poètes ? – POL


Je pense qu’on recherche dans une peinture une prise sur la vie. La suggestion définitive, le message définitif ne doit pas être un message calculé, mais un message inéluctable. Ce doit être ce qu’on ne peut éviter de dire, pas ce qu’on s’est proposé de dire.

Entretien du peintre Jasper Johns avec David Sylvester
(cité par LL de Mars)


je ne peux pas. disait-elle. la
poésie.
je ne sais pas
ce que c'est

Danielle Collobert - œuvres 1





définir ?
certes la poésie est dans cet "en avant" (et partage quasi magique), c'est son fondement. peut-être seule définition que je pourrais lui trouver, car je ne lui en trouve aucune. de moins en moins même à vrai dire. sais pas. sais surtout pas. une décharge peut-être. une putain de décharge. une action en avant. à chaque fois échouée un peu plus. échouée. ainsi des vagues. inlassables. en avant. sapant. rognant. bousculant. mais à chaque fois à peine bousculant. à peine un tout petit peu. pourtant inlassable bouleversement.

la définir c'est l'enfermer, la formoliser. c'est lui assigner territoire là où elle n'en a que des plus larges. elle n'a pas de "terrain". elle n'est pas la beauté, elle n'est pas l'exclusive beauté. elle est plus large bouleversement. il y a à ouvrir ces nommages-là.

je me fous de son "marché". de son marché et économie possible, ou de son marché et économie subsistants encore. pourquoi vouloir lui coller ces boulets-là. on est là dans du bien plus large, du bien plus largement diffus partout, du bien plus largement infusant partout. cette action de bouleversement (c'est-à-dire : bousculement, mouvement, émotion) ne peut se réduire à un confort de définition, de territorialisation. on n'est pas dans l'aisance, commodité, que nous donne l'identification à un terrain et fonction. on est là dans l'incertain, dans l'explose, par fondamental.
on peut lui décrire, peut-être, une existence, mais non une définition et fonction.
elle — qui c'est "elle" — n'a pas besoin de nos définitions. elle se loge d'elle-même dans les choses. les plus petites choses. les déplace les fait exploser tendrement. inlassable.
si elle "agit" elle n'est pas pour autant "fonctionnelle".

la poésie, s'il faut mettre un mot, n'apporte que de la paix et du tumulte. en tout cas rien de moyen. en tout cas toutes choses nouvelles. l'apaisement de la soif par choses inentendues, probablement nécessaires. le tumulte par le confort défait de la recherche de la langue nouvelle, et nouvellement étrangère.
on est au bord de ce trou béant sur lequel nos langues, parce que bouleversées elles-mêmes du dedans, bouleversent.

alors oui, fuck la "poésie", ce petit mot-là, et vive ce bouleverse cette explose qui s'appelle peut-être poésie, mais tellement plus libre plus large plus brut plus puissant énergique, que n'importe quel mot, étroit, échouant à définir.
peu importe en définitive ce que l'on met dedans, dedans ce mot.
c'est trop petit mot pour le large.

se désoler de son peu de visibilité… certes. mais alors charge et responsabilité à nous de la rendre vivace. et pour cela, fermement : pointue et entendable, risquée et fluide de pénétration, d'écoute. à la fois.

peut-être oui peut-on se lamenter de ce peu de mise en avant et de visibilité de ce risque, de cet agir dans le bouleversement qu'est l'exploration poétique.
mais :
1- cet intime devrait-il être exposable ? question.
2- comment l'aventure pourrait-elle plaire aux masses (allez, utilisons ce mot massue) avec ce qu'elle propose d'inconfort ? pas sûr donc qu'il faille se lamenter de sa peu de place. quoique, encore une fois, elle me semble tellement diffuse partout, que "place" n'a que peu de sens.
vouloir que l'aventure détienne, investisse le marché, c'est la vouloir commune. et plus aventure du tout. c'est aller à l'affadir. par définition elle est "hors du commun" (et pourtant faite avec du commun), donc hors de quelque marché que ce soit. normal qu'elle ne vaille pas un kopek. tant mieux.

ne pas suivre, ne pas être suivi.
ne pas ruiner son indépendance, qui est os, nerf, muscle central de l'insoumission.
liberté garder.

par rapport au "milieu" l'accueillant, par rapport à l'institution. mais liberté n'est rien sans action, affirmation positive.
c'est l'œuvre qui donne naissance à l'institution, et la justifie, et non l'institution qui crée l'œuvre, même si elle peut dans une certaine mesure (quoique toujours dépassée) faciliter son émergence.
l'œuvre d'ailleurs n'institue rien. elle ouvre.
l'œuvre ne peut donc se plier à quelque "politiquement correct" de production définie, suggérée ou demandée par l'institution.
l'œuvre est libre. fondamentalement. elle ne dit pas ce qu'il conviendrait mais ce qui est inévitable, ce qui "vient" inéluctablement.
non libre, elle n'est que produit manufacturé de réponse à une commande. une offre face à une demande explicite ou non, consciente ou non.
idéalement l'institution ne soutiendrait pas tant l'œuvre que cette liberté, parce que condition sine qua non à l'œuvre sincère, vitalement émergée.

liberté garder. ça l'important : ce reste. à ne plus réduire. à cultiver.

mais en définitive sais pas. sais surtout pas.



sur ce thème, voir également :
- travail
- une liberté de poésie brûleuse de confins


en écho à :
- Serge Pey : Lèpre à un jeune poète
- Christian Prigent : Vroum-vroum & flip-flap
- LL de Mars : Un artiste peut-il travailler avec l’institution ? non.