di 05.01.14

Paris. Lyon.
larges zones de bleus couvertes peu à peu au matin par un front blanc. toujours très doux pour un hiver.

cet hiver qui devait être clame, presque trop calme, est finalement tout sauf cela : il s’est rempli peu à peu.

départ à midi pour Lyon. j’y rejoins Dan, nous allons jouer au cabaret poétique.

panne du TGV au départ, donc retard... après Grenoble l'autre jour, je vais commencer à prendre l'habitude de me préparer dans le train avant une lecture ou un concert : concentration, petits rites, échauffement de la voix réglée sur la fréquence du train...

 

lu 06.01.14
Lyon. Paris.

hier soir la salle du Périscope pleine comme un œuf, gens debout, tassés. bel esprit, belles personnes… Dan, à la guitare, chaussé d'une énorme chapka fourrée… nous avons fini chez Frédérick Houdaer, qui organise tout ça, homme d’une écoute fine, à faire cercle autour de la table et du cubi…

aujourd’hui, au retour, derrière les fenêtres du train, la campagne, les bocages, les prés, les parcelles de bois, les bêtes broutant ou allongées, les rivières de boue verte affleurant, débordant dans les champs qu'elles submergent, inondent...

3 h 10 du matin : tenir note, tenir journal, se faire greffier des heures qui passent, défilent, qu’est-ce que cela signifie ? je me le demande parfois, et de plus en plus ces temps-ci. arrêter ou alors tenir note aussi de ce passage-là, de cette question, qui, eux aussi, comme tout autres, constituent nos vies ?
car en plus de vivre, nous sommes spectateurs de la vie, de nos façons de vivre. mais il y a deux « voir », le voir qui absorbe, consomme, le nez collé à la vitre, à l'écran, à ce qui fait écran pourrait-on dire sans seulement chercher à jouer avec les mots, et le voir qui entend, qui cherche à comprendre, en léger recul, lui. et ce voir-là passe alors souvent au montrer.

 

ma 07.01.14
Paris.
ciel blanc, gris.

décalqué au réveil, forcément. méditer fenêtre ouverte, écrire un peu, à peine, puis préparer le chantier d’élagage de demain. je me traîne.
en fin d’après-midi, trop fatigué pour continuer à travailler, j’erre sur les réseaux sociaux, puis lis.

je crois bien qu’il aura donc fallu finalement attendre d’atteindre les quarante ans pour mieux centrer l’énergie qu’il m’a été donné d’avoir, débordante, envahissante parfois, non plus en une quantité de directions et ramures successives, bien que liées, mais en deux seuls axes parallèles, concomitants : écrire (tenter de comprendre et dire ce que nous sommes, ce que nous ressentons, et cela le plus clairement et le plus librement possible), méditer (tenter d’être présent à soi-même, aux autres, au monde, de voir clairement, apaisé).

 

me 08.01.14
Paris.
levé à 5 h 30, largement avant le jour. méditer, écrire avant d’entamer le chantier d’élagage.
l’aube bleu roi monte. le ciel parfaitement clair, une douceur d’automne (12 degrés en milieu de journée !)
je travaille sur bref, après deux mois sans avoir ouvert le manuscrit. ce volume sera vraiment celui de l’aube, celui écrit dans la nuit finissante. celui écrit dans les moments encore pleins de nuit.

à 8 h 30 passer de l’écriture, de la pensée assise, au bois, aux cordes, à la tronçonneuse…

à la nuit tombée, repasser à l’écriture…
concernant bref : je constate que les temps d’arrêt ne m’apportent en fait pas tant de recul que ça, car en définitive je stoppe toute réflexion dans ces moments-là, je m’absente entièrement du projet, alors qu’il faudrait sans doute plutôt profiter de ces temps pour travailler tout de même la matière de l’idée du volume en « tâche de fond », et y réfléchir, mais comme lentement, la faire mûrir mais activement.

 

je 09.01.14
Paris.
ciel clair, douceur.

nuit bien trop courte. élagage. nous avons dû donner l’idée à d’autres puisque chez un voisin ils jouent aussi de cet instrument délicat qu’est la tronçonneuse, au matin.
je passe une partie de la journée au sommet du grand prunier qui est devant ma fenêtre, dans mes cordes.
ce goût puissant pour le travail du bois.

en fin d’après-midi, gestion, écriture…

 

ve 10.01.14
Paris.
ciel blanchâtre.

location camion, évacuation du bois coupé au broyage et compostage. c’est un monde la plateforme de compostage : boue de terreau partout, des tas de tas de bois énormes, de l’amoncellement de troncs massifs au bois les plus décomposés, fumant, sentant… des machines énormes : camions qui déchargent, bulldozers, pelleteuses, grues à pinces à grumes, broyeuses gigantesques… les algeco pour les bureaux où il faut accéder par la boue, les gars nous saluent tous, clopes au bec, ils préparent la pause de midi en faisant un barbecue fumant sous le hangar, les pieds dans la terre qu’une grosse balayeuse racle…
on rentre, on fini de nettoyer le chantier de deux jours et demi. puis je tombe sur la voisine, l’aide à déménager, et enfin aide le voisin à charger le bois qu’il souhaitait garder. il me remercie en porto… un journée bien physique, au dehors, comme je les aime. là encore je retrouve les ascendances terriennes, inaliénables, que l’on m’a léguées, et qui ont été nourries enfant par la pratique de la nature, de la montagne, du bucheronnage…

le soir je maquette un bouquin pour le compte d’un éditeur…

je peine à réaliser que dans 15 jours je serai de nouveau de passage dans la yourte, la cabane d’hiver, qui m’a accueilli il y a un an. je n’y vais pas exactement de la même façon, avec la même intention, mais juste pour y repasser quelques jours, au calme, au silence, au temps lent… et non plus seul, mais avec l’ami Se. envie, là-bas, de retrouver le rythme du feu, du poêle, du bois, du silence, de la neige peut-être… prendre le temps d’écrire, de discuter avec un ami, de marcher dans certaines parties des grandes landes nues que je connais moins et les forêts…

 

sa 11.01.14
Paris.
grand beau, éclatant. le soleil à 13 h 30 éclabousse les murs de mon bureau, les pans de la bibliothèque, et le chat, sur un fauteuil illuminé, sait choisir sa place… puis étonnamment, peu de temps après, tout le ciel passe au blanc, plafond uniforme, soleil disparu.

journée au calme, avec la sensation du boulot accompli cette semaine. je me pose, me repose en fin d’après-midi, fatigué, je laisse le temps faire, un peu.

 

di 12.01.14
Paris.
gris, mais toujours aussi doux pour un hiver : 6 degrés à midi.
levé tard.

je bosse sur bref, à nouveau, depuis quelques jours… puis lecture, journée au calme.

 

lu 13.01.14
Paris.
douceur toujours, 7 degrés à 9 h.

au matin, j’essaie de travailler un peu sur bref.
je ne peux, à chaque fois, y travailler que de courts moments, tout au plus une paire d’heures, tellement cela me demande d’attention, de tension pour tenter d’améliorer, affuter la courbe mélodique-rythmique, la lucidité du propos, la clarté du continuum pointé vers son but.

dans l’après-midi il pleut quelques averses brèves mais puissantes, et le soleil passe à travers cette pluie.

vitrine de librairie : il faut écrire de la prose, voire de la fiction, pour être visible...

à fleureter avec l’ennui, et le journal doit s’en ressentir, même s’il n’est que la vie regardée et non pas la vie en soi, quoique dedans… même mes lectures sont poussives et ne m’embarquent guère : l’un simplifie trop, l’autre s’enivre de mots et de concepts nébuleux, entre les deux je ne trouve rien.

 

ma 14.01.14
Paris.

j’ai fait ce matin une toute petite expérience peut-être fondamentale… en méditant devant la fenêtre, alors que j’étais très peu calme, je suis arrivé à ce moment, cet état où je pouvais voir mon esprit s’agiter, comme avec un léger recul. j’ai alors découvert d’une part que je pouvais non seulement le regarder faire, assister à son activité, sans me jeter dans l’agitation avec lui, comme en deux plans : l’un qui fait, l’autre qui regarde faire ; mais également que pour cela il ne fallait pas retenir l’esprit agité mais le lâcher.

le journal, toujours, bon an mal an (bon jour mal jour, devrait-on dire…) prend sa place, quotidienne, rythmique.

verre avec Robin Hunzinger, puis achat de skis de rando-alpinisme, et je retourne à la table de travail.

 

me 15.01.14
Paris.
vent, froid, humidité.

méditation, puis avec l’aube bosser sur bref. de la grande difficulté de travailler avec une langue très dense et de tenter de la rendre légère, aérée, fluide… et claire… j’avance à pas tellement menus… fais reculer ce que je nomme le front de taille de quelques toutes petites pages seulement à chaque fois. ce texte me semble extrêmement dur à travailler.

les jours s’accumulent. le journal dans une forme livresque ferait 1 300 pages, alors même qu’il n’y a que depuis un peu moins de deux ans qu’il a pris un rythme quasi quotidien.

pris au flottoir de Florence Trocmé :

Écrire s’enracine dans un certain nombre de hantises profondes. Même si l’œuvre bouge un peu, c’est toujours pour finalement retourner à ces points d’ancrage qui font l’identité de l’auteur. En théorie, on peut écrire sur n’importe quoi. En pratique, on n’écrit que sur ce qu’il est nécessaire d’écrire. Le reste passe sous silence, ne retient pas la main, ne s’impose pas. 
(…)
Si l’on regarde en arrière, on peut s’apercevoir que toute œuvre personnelle et un peu forte, parce qu’elle est née d’un seul auteur, a toujours une grande part de monotonie pour soutien.

Antoine Emaz, Flaques, éditions Centrifuges, 2013 p. 33, 34

j’apprends que AE est atteint d’un cancer. fais chier ! je lui envoie un mot, une once d’énergie, peut-être… et moi qui suis encore comme beaucoup d’autres à me bagarrer avec cette vieille ensorceleuse qu’est la clope…

piscine, boulot. et continuer sur bref : c’est comme une montée, rude, raide, sévère en rando, il faut à chaque fois mettre « un coup d’cul »…

belle, juste, lucide phrase :

Nous qui avons tellement d'espace et si peu de temps, nous nous ferons nomades.

Annie Le Brun, 1972

 

je 16.01.14
Paris.
ciel blanc. cumulus, flaques de bleu, passages de soleil et averses intermittentes…

je retrouve les vers de Hâfez que Nicolas Bouvier et Thierry Vernet avaient fait peindre sur la portière de leur minuscule Fiat Topolino :

Même si l’abri de ta nuit est peu sûr
Et ton but encore lointain
Sache qu’il n’existe pas
De chemin sans terme
Ne sois pas triste.

boulot, puis je continue à travailler sur bref, puis bricolage.

près de 12 ans que nous sommes ensemble avec S, et je crois que cela se bonifie, exactement comme le vin. nous apprenons, nous progressons toujours un peu plus je crois dans ce qu’est la relation, le lien à l’autre, l’altérité, la difficile mais passionnante compréhension de l’altérité de l’autre. savoir, connaître, reconnaître la différence (étymo : b. lat. alteritas « différence »). savoir, connaître, reconnaître, en l’alchimie de la relation, ce qui constitue, et tisse, jour après jour, le lien… les accointances, les apports, les complétudes fondamentaux… tout ce qui fait l’attachement et que l’on peut en partie tenter de saisir, mais, en amont, en-deçà, en-dessous, le simple fait, incompréhensible tout à fait, d’aimer.

besoin de partir, d’air.

pris entre deux uniques textes : Refonder et bref, besoin d’air.

 

ve 17.01.14
Paris.
ciel blanc. belle lumière au soir sur les vieux bâtiments de Paris.

piscine.
cela évidemment me rappelle, à chaque fois, le célèbre mot de Kafka dans son journal de 1914 « l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie, après-midi piscine ». tout est-il signifiant ? et ne serait-ce pas là l’excuse pour celui qui écrit de sa graphomanie ?

 

sa 18.01.14
Paris.
ciel blanc-bleu.

je bosse un peu sur bref, encore, mais il y a mille choses à faire aujourd’hui.
je pars demain avec une escale de quelques jours à Lyon, puis vers les Cévennes, et les Causses. je prépare le sac : d’hiver, de marche et de cabane.

soirée chez Denis Charolles.