ma 03.12.13

Paris.
soleil.

L'histoire enseigne, mais elle n'a pas d'élèves.

Gramsci

calme, serein, depuis hier.
accepter la peur, accepter l’incertitude, être présent à soi-même… développer la bienveillance, la joie.

ce journal n’est que celui d’un petit hanneton (comme dit mon ami Stéphane) qui tente de vivre sa vie, de la comprendre un peu, qui nous regarde vivre, qui tente de la dire…

la vision claire, la parole claire.
écouter.

 

me 04.12.13
Paris.
retour du gris, profond.

obsession : exemple de l’idée/image de la tronçonneuse en tête toute l’après-midi d’hier, la nuit, et même au matin encore…
reconnaître cette tendance à la compulsion/obsession, s’en rendre compte dans le moment où elle intervient. l’accepter, l’identifier, la modification commence par là, dans le sens où ça ne peut être que par cette conscience préalable que l’on peut ensuite la vivre mieux.

préparation de la saisons d’élagage : achats, réglages du matériel de coupe, des huiles et essences, du matériel de grimpe, de protection et de rétention, des cordes… le doux ronron de la tronçonneuse, qui rappellent celui que l’on entend les matins dans les bois…
coupes : tenter de faire cela au mieux, légèrement, en n’ayant pas trop la main lourde comme cela est trop souvent réalisé ou demandé.

au soir :
je fais quelques découvertes méditatives… me rend compte également un peu mieux encore de certains de mes fonctionnements usants… et, par ailleurs, dissous même quelques nœuds familiaux anciens, par la réflexion calme.
je me sens heureux ce soir. sans doute est-ce pour cela.

des envies de retourner un peu dans la yourte.

 

je 05.12.13
Paris.
ciel bleu, qui se voile peu à peu en blanc-gris-bleu.

suite de la préparation du matériel d’élagage et de grimpe. je visionne quelques films d’exploration aux sommets des arbres dans les forêts tropicales humides, avec le botaniste Francis Hallé. il est bon de regarder cela, de se sensibiliser un peu plus encore à la fragilité, rareté, nécessité des arbres avant d’aller en tailler.

 

ve 06.12.13
Paris.
temps clair. le prunier est au trois-quarts nu, le sol est doré, jonché de feuilles.

escalade, puis en rentrant, la lune, ongle de lumière, flottant au large sur la mer d'espace.

 

sa 07.12.13
Paris.
ciel clair, moutonné de quelques gros nuages, mais le bleu domine depuis plusieurs jours.

méditation : l’impression, non pas forcément dans la pensée mais dans la pratique, de peu progresser ces temps-ci donc, alors que mes bénéfices avaient été flagrants dans les débuts il y a 7 ans. cette présence à soi, aux autres, aux choses, si difficile à atteindre, mais c’est peut-être qu’elle n’est pas a considérer comme point d’achèvement que l’on atteindrait (sauf à devenir un bodhisattva parvenu Bouddha) mais vers lequel on tendrait seulement…
ceci dit, je sais tout de même être plus centré, moins dispersé, moins éparpillé, moins en tension toujours, plus posé, plus calme, un tout petit peu plus depuis plusieurs années… et du coup peut-être plus disponible pour écouter, être attentif, être patient, plus bienveillant avec les faits, les êtres et les chose.

aller écouter Eric, Thierry, Cécile qui jouent à la cité de la musique et accompagnent Didier Sandre.
puis repartir, sans savoir où, à une fête dans une très vielle maison bourgeoise, perdue dans Saint-Denis, décorée avec finesse comme un vaste cabinet de curiosités : tableaux étranges, rideaux et peintures travaillées, plafonds peints de fresques, de médaillons, squelettes et insectes, objets étonnants, rares, vieux pianos et harpes, masques de monstres et statues…

à la nuit
traverser
descendre paris
beurré complètement
en taxi
depuis St Denis
le cœur libre
à la nuit

 

di 08.12.13
Paris.
ciel bleu toujours, soleil… si rare dans le gris si souvent dominant de l’Île-de-France.
levé très tard.

très longue méditation devant la fenêtre ouverte, d’une qualité de calme, de détente, comme je n’en avais pas eu depuis longtemps.

 

lu 09.12.13
Paris.
grand beau. de ce ciel froid, dégagé, d’hiver qui doit être magnifique sur la neige en montagne.

une amie, comme beaucoup d’autres amis ces temps-ci, m’apprend la perte de l’un de ses parents.
je pense souvent à ce moment où cela m'arrivera aussi, et quel monde partira avec le départ de mes parents. nous arrivons à ces âges où cela commence à survenir… où nos ascendants retournent à la terre, ces grands cycles sans quoi rien de vivant n'existerait.
sans doute est-il alors, dans ces moments, primordial de parvenir à accompagner, entourer le partant, d’arriver à se dire les choses importantes, essentielles.

mon chat à croupetons sur le bureau, couché sur mes papiers, pendant que je prépare ma conduite de texte pour la dicture de janvier à Lyon.

je passe une bonne partie de l’après-midi dehors, dans l’appentis dans la cour, à bricoler, ranger, monter des étagères pour le matériel d’élagage, en plus de celui d’escalade, de grimpe d’arbres, de camping, de spéléo, de canyon, en plus des outils, les passionnants outils fruits de milliers de générations… quelques 2 km de cordes pendent aussi comme un rideau de « lovons ».
j’avais ce besoin de bosser dehors, dans le froid, au grand air.

Notre peur la plus profonde n’est pas que nous ne soyons pas à la hauteur,
Notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au delà de toute limite,
C’est notre propre lumière et non pas notre obscurité qui nous effraie le plus.
Nous nous posons la question : « Qui suis-je, moi, pour être brillant, talentueux et merveilleux ? »
En fait, qui êtes-vous pour ne pas l’être ?
Vous êtes un enfant de Dieu. Vous restreindre et vivre petit ne rend pas service au monde,
L’illumination n’est pas de vous rétrécir pour éviter d’insécuriser les autres,
Nous sommes nés pour rendre manifeste la gloire de Dieu qui est en nous,
Elle ne se trouve pas seulement chez quelques élus : elle est en chacun de nous, et au fur et à mesure que nous laissons briller notre propre lumière, nous donnons inconsciemment aux autres la permission de faire de même.
En nous libérant de notre propre peur, notre présence libère automatiquement les autres...

Nelson Mandela

 

Survient que ne comprenant plus, je suis compris.

Henri Bauchau
« piqué » au journal de Marc Dugardin

je ne parviens pas à revenir à bref. je n’y ai pas touché depuis le 6 novembre. je crois que jamais je n’ai travaillé un volume ainsi : le murissage long en amont comme ici je connais, les 60 matins passés à écrire en continu aussi, mais pas ensuite ces phases d’écriture brèves de quelques jours intercalées de si longues périodes sans même y jeter un œil.

je retrouve cette note, concernant le journal : « ainsi, à ce travail qui par essence se déroule dans le silence et l’oubli, l’on ajoute alors la marque, la qualité, l’épaisseur, la durée, et la visibilité peut-être, d’une temporalité. »

 

ma 10.12.13
Paris.
toujours ce grand beau, miraculeux ici.

boulot au bureau, piscine, café en terrasse avec S à boire le bref soleil rasant qui s’insinue dans l’axe nord-sud de la rue, boulot au bureau.

je ne sais plus depuis combien de temps je n’ai pas écrit de poésie, j’entends dans ce sens restrictif de « vers », de dessiner le souffle, le rythme en passant à la ligne… je crois que ça commence à faire pas mal de temps, dans ce sens-là, que je n’écris que de la « prose ».

 

me 11.12.13
Paris.
le ciel au bleu encore, parfaitement dégagé.
presque 0 au soir.

lorsqu’on l’observe, l’esprit toujours vagabonde.
le centrer quelques instants, l’apaiser, laisser couler les pensées inarrêtables sans s’y ancrer, s’y arc-bouter. laisser filer l’esprit tout en étant le plus pleinement présent à soi-même est une gageure pour un agité du bocal.

Vient un jour où les images n'infectent plus la langue. On peut dire « il neige » quand il neige.

Joseph Beaude, Il neige
(Carré 29, pré # carré, éditeur).

 

bref : que ça ne soit pas juste un « tas » d’idées empilées. évidemment ça ne l’est pas complètement, mais s’en méfier. attendrir aussi le personnage, le locuteur, qu’il soit plus tendre, encore.

Vous pouvez vous tenir à l'écart des souffrances de ce monde. Vous êtes libre de le faire et cela est en accord avec votre nature. Mais peut-être que cet acte même est la seule souffrance que vous devriez/pourriez éviter.

Franz Kafka (source non trouvée)

 

je 12.12.13
Paris.
0 ce matin. il fait décidément bien plus chaud en ville, alors qu’un peu plus loin, à l’extérieur, la campagne est régulièrement sous la gelée blanche depuis plusieurs jours.

— réflexions, médiations intimes personnelles —
ce speed : maintenant que j’ai en conscience et l’identifie bien mieux (parfois même au moment même où il survient), il me faut apprendre à le réduire, l’apaiser…
sur ce speed-là, oui, je peux agir.
cette quête de tout homme vers le bonheur, la paix…

40 ans à ce régime-là, il est temps, grand temps de le faire évoluer. comme j’avais réussi à désamorcer en grande partie l’engrenage maniaque il y a 6, 7 ans, au sortir là aussi de la précédente crise.

désormais l'avancée profonde ne se fera plus par l'avidité, l'accumulation, la faim, la quête sans cesse. mais bien plus dans le désamorçage progressif de ce speed, dans l'abandon de la frénésie, dans la réduction.
le bagage est déjà plein de savoirs, d’expériences par accumulation, il s’agit de connaître ceux par dépouillement.
cela va ouvrir toute grande une place énorme... dégager un espace, une respiration à ce qui était lieu engoncé.
il ne s’agit pas de lutter contre soi (vain), mais de comprendre, de voir, et depuis là de ne pas alimenter la souffrance (elle n’est pas énorme, elle est là, au minimum comme chez tout un chacun, ontologique, constitutive du vivant ), et d’apaiser.

 

écoute

 

ve 13.12.13
Paris.
toujours ce ciel bleu, en très grande partie vierge de nuages, une telle séquence de beau est si rare ici… cela ne fait pas de mal cette lumière aux portes de l’hiver, à quelques jours du solstice.

entre part de peur et part d'énergie (agitée, speed) vers devant, il y a encore une balance excédentaire du côté de l'énergie. qui fait agir. sans cesse.
d'où me vient et de quelle nature est cette tension, énergie agitée/speed ?

cela se joue dans les micro gestes, déjà, d’abord… ceux-là je peux les apaiser, éloigner la souffrance, l’abrasion qu’ils créent.

dépôt à la Région d’un dossier de projet de résidence longue avec l’Atelier du plateau, fruit de 8 mois de travaux préparatifs… délesté de cela, mais il reste à attendre la réponse, et à toucher du bois en attendant…

le temps se réchauffe. il pleut. je pars en vélo.
au sortir d'une rencontre en librairie avec Novarina, où nous avons causé quelques instants de nos langues très « physiques » enracinées dans un terroir alpin commun (et sans compter les rapports langue – souffle – manducation de langue – corps – scène – dessin – adresse aux animaux, etc… qui là aussi nous rapprochent. serait-ce dû à cet ancrage, cet enracinement, ce rapport à la terre qui nous est attenant ?). je lui donne aussi de quelques livres… Hubert Lucot, Catherine Flohic étaient là aussi… au sortir donc, il pleut toujours sur Mouffetard, la nuit.
tomber sur François T, boire alors quelques whiskies avec lui au pub irlandais, dans les ruelles anciennes (Mouffetard était déjà au néolithique un sentier, l’axe de cheminement nord-sud) de ce qui était auparavant mon quartier, et qui me touche toujours autant.
au retour, en vélo, la lune gibbeuse ascendante.

 

sa 14.12.13
Paris.
le ciel bleu, à nouveau, encore, après la pluie d’hier soir

non pas lutter contre (ce serait lutter contre soi, donc contre des moulins à vent), mais abandonner ces flots de pensées agitées de surface… les laisser, même si elles sont sources d’idées, de créativité, ne pas les nourrir… et favoriser les pensées lentes, calmes, durables, de fond.

J’ai toujours pratiqué la littérature non comme un exercice intelligent mais comme une cure d’idiotie. Je m’y livre laborieusement, méthodiquement, quotidiennement, comme à une science d’ignorance : descendre, faire le vide, chercher à en savoir tous les jours un peu moins que les machines. Dessiner par accès, chanter par poussée, écrire dans le temps, pratiquer le dessin comme une écriture publique, peindre sans fin, chanter des hiéroglyphes, des figures humaines réduites à quelques syllabes et traits, dresser la liste de tous les noms, parler latin, appeler 2587 personnages parlants, traverser toutes les formes. (…) Je quitte ma langue, je passe aux actes, je chante tout, j’émets sans cesse des figures humaines, je dessine le temps, je chante en silence, je danse sans bouger, je ne sais pas où je vais, mais j’y vais très méthodiquement, très calmement : pas du tout en théoricien éclairé mais en écrivain pratiquant, en m’appuyant sur une méthode, un acquis moral, un endurcissement, en partant des exercices et non de la technique ou des procédés, en menant les exercices jusqu’à l’épuisement : crises organisées, dépenses calculées, peinture dans le temps, écriture sans fin ; tout ça, toutes ces épreuves, pour m’épuiser, pour me tuer, pour mettre au travail autre chose que moi, pour aller au-delà de mes propres forces, au-delà de mon souffle , jusqu’à ce que la chose parte toute seule, sans intention, continue toute seule, jusqu’à ce que ce ne soit plus moi qui dessine, écrive, parle, peigne. (…) Je n’ai jamais supporté l’idée que quelqu’un fasse quelque chose. Mes livres, j’ai mis chaque fois cinq ans à les faire, des milliers d’heures, de corrections maniaques ; mais ils se sont faits tout seuls. Je n’ai jamais écrit aucun de mes livres.

Valère Novarina, Pendant la matière, 1991, p.163

 

je passe une grande partie de l’après-midi à créer un site pour l’une de mes filles.

« Prends l’air, sors ! », ce fut l’injonction de mon enfance, l’exhortation maternelle. De là ma certitude que le dehors, le grand dehors, l’espace naturel, est le lieu primordial et qu’il a le premier comme le dernier mot. Si je vis si mal ma condition d’assis, c’est que je sais qu’enfermé je perds la parole. Sors et tu écriras. Pas de naissance sans ce contact suprême.

Alain Lévêque, La Maison traversée (Deyrolle, 1992)

 

di 15.12.13
Paris.
ciel bleu, quelques trainées de nuages. le prunier est parfaitement nu, il a perdu cette nuit sa dernière feuille.

j’écris peu ces temps-ci, et dans ce peu rien de bien intéressant ne sort.

balade en vélo, puis à pied, pour attraper/goûter les rayons du soleil rasant, jusqu’au parc, où j’essaie d’identifier chaque essence d’arbre, de comprendre l’architecture, la charpente de chacun.

Hubert Lucot invente ce mot : « le travaillage »

demain, élagage. le sac est prêt, le « kit », avec tout le nécessaire très précis.

 

lu 16.12.13
Paris. Rambouillet.
levé de nuit.
peu froid, 5 degrés à 6 h 30, mais il fera plus froid en forêt.
j’ai le temps de méditer, puis d’écrire, avant de charger ma tronçonneuse et de partir.

observer l’esprit fonctionner, vagabonder.
en quoi l’esprit, la production de pensées peut aussi bien nous faire souffrir, comme son contraire ? en quoi, parfois, nous savons très bien favoriser ce qui nous est nuisible ? c’est pourtant ainsi, nous sommes soumis à notre nature, mais nous pouvons apprendre à (s’)orienter un peu vers le calme qui est aussi en nous.

juste le temps de faire, finir cette phrase, et il est temps de filer.

journée d’élagage. retour les bras un peu courbatus, les oreilles qui ont gardé encore, emmagasiné, un peu du bruit des tronçonneuses… une belle lumière du soleil couchant, rasant, rouge, sur les sommets des pins à l’écorche ocre.

je poursuis la construction du site de ma fille.

commencé la journée par écrire, la finir ainsi aussi.

 

ma 17.12.13
Paris. Rambouillet.

suite de l’élagage. 18 h de grimpe, de tronçonneuse (démontage, abattage, débitage) en deux jours.
courbatures. fatigue comme après 9 ou 10 h de rando en montagne.

 

me 18.12.13
Paris.
le beau temps se poursuit, juste un peu de pluie en toute fin de journée.

pas le temps d'écrire ces temps-ci, sauf d'écrire que je n'ai pas ce temps.

gestion, devis, administratif… nettoyage, rangement et affutage du matériel d'élagage, le corps un peu perclus avec mon collègue, c'est que nous avons « donné » ces deux derniers jours… puis suite de la création du blog, complexe, pour ma fille...
au soir : repas chez Tiffany Tavernier et Xavier Dambrine.

le silence fit grand bruit / un bruit énorme.

l'âge, l'aspect désormais de plus en plus courant des gens que je suis amené à côtoyer : les visages qui lentement se creusent dans cet entourage de rencontres… c’est que l’âge avance – cela me rappelle évidemment le « bal de tête » de Proust à la fin de la Recherche.

 

je 19.12.13
Paris.
bleu, quelques cumulus peu formés. il ne fait pas froid depuis plusieurs jours.

gestion, puis suite de la création du blog de ma fille, une porsche, ou un puzzle à mille pièces, à apprendre à piloter...

 

ve 20.12.13
Paris.
5 degrés à 8 h, grand beau, le large anticyclone se poursuit… assez incroyable à quelques jours de Noël…
les arbres sont nus, les feuilles se décomposent largement au sol.

commencer par là, le temps, chaque jour : le temps qu’il fait, mais aussi le temps qui coule… cette activité anodine, cette manie dirons certains, d’être attentif ainsi à la météo, au ciel, aux arbres, et de le notifier, c’est évidemment au-delà le curseur d’un rapport à l’espace, au dehors, et par là à notre place dans ce grand monde et à la fois, pour moi, à une persistance de mes ascendances terriennes ; et, aussi, un marqueur du temps, celui qui file.